S’il est une chose que nous pouvons d’ores et déjà porter au crédit d’Emmanuel Macron, c’est qu’il est effectivement parvenu, pour reprendre une expression en vogue, à faire « turbuler le système ». Les partis politiques dits « traditionnels » sont dans une situation de crise telle que pour la première fois depuis des décennies, la perspective de leur disparition est une hypothèse qui dépasse la figure de style journalistique, et à laquelle on peut apporter quelque crédit.

 

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Il faut néanmoins rester très prudent pour la suite, et prendre le recul nécessaire afin de ne pas confondre l’évolution politique de long terme et la péripétie électoraliste de court terme. J’aime beaucoup l’image de la pierre jetée dans l’étang, récemment employée par un sociologue dans un séminaire auquel j’assistais à Paris : lorsque la pierre heurte la surface de l’étang, elle est toute heureuse de l’effet produit : son impact a énormément troublé la surface de l’eau et la pierre peut alors légitimement avoir un sentiment de toute puissance. Mais ensuite, le temps fait son œuvre. L’eau se calme et la surface de l’étang reprend peu à peu, puis définitivement, son aspect antérieur. La pierre, elle, a disparu au fond de l’étang et plus personne ne se rappelle de son impact passé, ni même de son existence.

Emmanuel Macron et En Marche ! sont-ils une pierre jetée à la surface de l’étang (d’aucuns préféreront sans doute le terme de marigot) de la vie politique française ? C’est le pari que je fais. Les français demeurent attachés au clivage droite-gauche. Il est leur boussole politique, leur cadre de référence depuis tant d’années qu’il me semble illusoire de croire qu’il peut être effacé, comme ça, par la décision d’un seul homme. Nous le verrons rapidement avec la nomination d’un premier ministre, qui sera de gauche… ou de droite. Nous le verrons un tout petit peu plus tard avec les résultats de l’élection législative, qui dégagera une majorité avec laquelle le Président, aussi tenté soit-il par les postures bonapartistes, n’aura d’autre choix que de travailler, fut-elle très à droite. Sa majorité elle-même – nous le voyons bien ces dernières heures – commence à montrer des signes de fébrilité, et ce qui était annoncé de longue date se produit : la publication des investitures n’a pas troublé que LR et le PS. Elle a également commencé à déstabiliser En Marche ! Une rapide consultation des réseaux sociaux convaincra aisément ceux qui pourraient encore en douter.

 

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Dans ces conditions, je concède qu’effectivement, l’élection d’Emmanuel Macron fera bouger les lignes politiques. Mais elles bougeront dans un double contexte : la persistance d’un clivage droite/centre/gauche, et la persistance d’une donnée consubstantielle à la démocratie : la logique de l’alternance au pouvoir. Dans ce double contexte, face au tropisme que le nouveau Président exerce vers le centre (car ne nous y trompons pas, ce sont bien à des ralliements que nous assistons, et non à un élargissement), face au tropisme qu’une certaine radicalité exerce sur la droite, au profit d’un Front National jamais aussi puissant dans la vie politique (et aujourd’hui idéologiquement compatible avec une part croissante de l’aile droite des Républicains), face à la tentation de l’extrémisme qui gagne une partie de la gauche, il est absolument nécessaire de recréer une gauche modérée, ferme sur ses valeurs, mais également ferme sur son positionnement. La logique de l’alternance inhérente à notre système démocratie fait peser – à son corps défendant – une lourde menace sur l’avenir. Essentiellement à cause de l’ampleur du regroupement autour du Président. Si tous les progressistes venaient à se retrouver derrière lui, il n’y aurait plus alors de place, dans une logique d’alternance, pour autre chose que les extrêmes, et notamment l’extrême droite. C’est la raison pour laquelle il est absolument nécessaire pour notre démocratie que continue à exister une opposition de gauche modérée, certes constructive, mais clairement distincte de la majorité présidentielle.

 

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Entre l’attrape-tout macroniste au centre et la radicalisation croissante des cadres Insoumis, il y a un espace politique à occuper et à faire fructifier. Cet espace doit être celui de l’écologie politique, de la social-démocratie, de la défense des plus faibles, et de la promotion d’une Europe davantage bâtie sur les coopérations et les progrès sociaux que sur les marchés et la finance. C’est dans cet espace que je souhaite m’inscrire, et c’est dans ce contexte que je regarde avec un réel intérêt ce qui se prépare au Parti socialiste (qui tiendra sans doute congrès cet automne), mais aussi – et surtout – dans les mouvements initiés dès à présent par Benoit Hamon, Anne Hidalgo ou Christiane Taubira. Autant de figures d’une gauche dans laquelle je me reconnais, et qui saura se tenir à distance des tentations libérales et centristes.