« Qu’importe son programme, c’est en lui qu’on a foi. On veut lui remettre le pouvoir parce qu’en toute circonstance il sentira comme la Nation ».

Maurice Barrès à propos du Général Boulanger, 1886.

 

               Loin d’être la nouveauté politique qu’Emmanuel Macron et ses proches tentent de populariser dans les médias, l’ancien banquier d’affaires, ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée, ancien ministre, est en réalité l’héritier d’une ancienne tradition politique française, celle d’une forme très particulière de populisme, qui prétend rassembler derrière une idéologie spécifique l’ensemble des mécontentements de l’époque, en appelant au « dépassement » des cadres démocratiques institués de plus ou moins longue date. L’évolution d’Emmanuel Macron depuis 2012, fondée sur la personnification du pouvoir, l’effacement des corps intermédiaires et l’appel à un « grand tout » qui rend caduque la notion d’opposition, est un fait politique majeur. Petit rappel d’histoire à l’usage de mes amis socialistes tentés par l’aventure. Ils ne sont pas les premiers, hélas…

 

Comment caractériser le « macronisme » ?

               Le macronisme est un populisme (certes, d'essence centriste et libérale, et donc tourné vers les franges favorisées de l'électorat, ce que certains analystes appellent déjà un « populisme d’extrême centre »), en ce sens qu’il prétend promouvoir un homme providentiel, censé nouer un lien privilégié avec le peuple en passant par-dessus les corps constitués, et notamment les partis politiques traditionnels.

               A ce titre, il est d’abord une tentation de l’homme providentiel. D’abord dans la mise en scène et la personnalisation du mouvement. Chacun sait que le nom de ce mouvement, En Marche ! a été conçu pour que ses initiales entrent en résonnance avec celles d’Emmanuel Macron. Il a également été conçu pour donner l’image d’un peuple qui « se lèverait et se mettrait en marche » derrière un seul homme, sorte de sauveur de la situation. La mise en scène de ses meetings est très claire à ce sujet, notamment la communication sur le mode « nous sommes 5 00, nous sommes 10 000, nous sommes 15 000, ou la position centrale et très surélevée de la scène (notamment au meeting de Lyon le 4 février). En la matière, la véracité des chiffres n’a aucune importance, seuls comptent l’image et l’effet produit dans l’opinion. Les médias, d’ailleurs, n’interrogent que rarement ces chiffres (à l’exception des 16 000 personnes annoncées à Lyon le 4 février, chiffre ramené par la plupart des observateurs à 8 000. C’est beaucoup, mais pas inhabituel pour une campagne présidentielle). Ces meetings sont souvent conçus comme la consécration d’un homme, placé au centre de la foule. Le macronisme est également le reflet d’une tentation de l’homme providentiel dans les discours du candidat. La tentation est grande, chez lui, de se poser en nouveau fédérateur du « roman national » : à l’image de Nicolas Sarkozy, Emmanuel Macron puise ses références et ses citations dans l’ensemble de l’éventail politique et culturel de l’histoire de France, sans aucune limite. Tout y passe, de Charles Péguy à Emile Zola, de Jacques Chirac à François Mitterrand, d’Edouard Herriot à Philippe Séguin l’eurosceptique, etc. Et évidemment, les références à Charles de Gaulle, qui prétendit aussi « dépasser les partis », sont un incontournable que nous serions presque déçus de ne pas trouver à pareille fête, fusse aux cotés de Philippe de Villiers, profondément éloigné de ce que fut le général De Gaulle. Le discours d’Emmanuel Macron, c’est celui dans lequel chacun, ou presque, peut se retrouver.

Le macronisme est un également un populisme par le « dépassement » des partis et des structures démocratiques classiques qui en est la marque caractéristique. La rhétorique populiste est ici très bien huilée : les partis politiques traditionnels ont failli, ne sont plus en mesure d’apporter des solutions aux difficultés des français. Les syndicats et « corporatismes » bloquent les pays et empêchent des réformes en réalité voulues par le peuple. Le système est donc en crise et cette crise est institutionnelle. Il faut donc tout changer, dépasser ces partis périmés, ces syndicats sclérosés, et proposer une autre façon, présentée comme plus dynamique et plus morale, de faire de la politique. La mise au pas de la logique des partis s’incarne certes dans l’extrême ouverture du mouvement à toutes sortes de soutiens, mais elle s’incarne aussi dans une mesure forte, annoncée par le candidat : la mise en place, pour les parlementaires, d’un « mandat impératif ». Emmanuel Macron entend faire signer à tous ses candidats aux élections parlementaires un « contrat » avec la Nation (c’est-à-dire avec lui !), qui lierait les élus et les obligerait, par anticipation, à accepter de voter quelques grands textes présentés comme fondamentaux. Cette proposition est une violation assumée des principes de notre Constitution, qui précise dans son article 27 que « tout mandat impératif est nul. Le droit de vote des membres du Parlement est personnel ». Si elle était mise en œuvre, la mesure serait soit inefficace (car non impérative) soit privative d’un droit que la Constitution reconnaît aux Parlementaires, et donc inconstitutionnelle. Elle est, en outre, un petit peu anti-parlementaire, puisqu’elle prétend retirer partiellement sa prérogative législative au Parlement.

 

Le boulangisme, du général Boulanger à Emmanuel Macron

 

               En somme, le macronisme est un populisme d’un genre bien particulier et bien identifié, qui regroupe notamment toutes les caractéristiques précitées : c’est une certaine forme de boulangisme. Il y a beaucoup d’étonnantes similitudes entre les trajectoires politiques (et non pas idéologiques, évidemment) d’Emmanuel Macron et du général Georges Boulanger (importante figure du patriotisme et du nationalisme de la fin des années 1880). Ce dernier a initialement tissé un important réseau de relations politiques et médiatiques (notamment à gauche) à la Direction de l’Infanterie du ministère de la Guerre, à partir de 1882, comme Emmanuel Macron l’a fait à la banque Rotschild puis au secrétariat général adjoint de l’Elysée entre 2012 et 2014. Boulanger devient ministre de la Guerre en 1886, Emmanuel Macron ministre de l’économie et des finances en 2014. Par quelques mesures certes courageuses, prises contre les intérêts dominants, les deux hommes se tissent au ministère la même image iconoclaste, au détriment de la classe politique au pouvoir, qui s’en inquiète. Ce sens de la transgression, d’abord favorable à l’entourage de l’Elysée, se retourne vite contre le président en place, comme ce fut le cas lors de la fameuse revue militaire du 14 juillet 1886 à Longchamps. A cette occasion, la tenue du ministre de la Guerre, impeccable et grandiose, éclipse l’image du Président, et c’est au ministre que vont l’ovation de la foule et les louanges des chansonniers et poètes. Et notamment de Paul Déroulède. « L’instabilité ministérielle, la débilité [sic] du pouvoir exécutif, la division des français, autant de handicaps pour la grande cause [actuellement le « redressement » de l’économie nationale et la « modernisation » du pays, à l’époque la revanche contre l’Allemagne]. Déroulède en conçut le projet d’une République plébiscitaire, à même de rendre simultanément toute sa souveraineté au suffrage universel et toute sa puissance à la direction de l’Etat. […] Appelé par les radicaux pour son républicanisme, il était désormais acclamé pour son patriotisme »[i]. Acclamé par la gauche « réformiste » pour son audace réformatrice, Emmanuel Macron est aujourd’hui rejoint par une partie croissante de la droite et du centre libéraux, voire conservateurs et anti-socialistes. Une différence importante survient ensuite dans le parallèle entre les deux trajectoires, puisque Boulanger s’illustre définitivement et assoit son charisme dans une affaire d’état (l’affaire Schnaebele), alors qu’Emmanuel Macron a continué de le faire dans ses fonctions ministérielles, multipliant les provocations destinées à cliver le socle sur lequel le pouvoir élyséen appuyait encore son pouvoir. Peu importe, le résultat est le même. Contre le système, contre les hommes en place, qui les ont faits, Georges Boulanger et Emmanuel Macron se présentent aux élections : législatives (à Paris) pour l’un, à l’Elysée pour l’autre (cette élection n’existait pas en 1886). Le parallèle s’arrête là, puisque l’avenir d’Emmanuel Macron n’est pas encore écrit.

               Mais il y a plus. Comme le boulangisme en son temps, le macronisme, à tout prendre, n’est rien d’autre qu’un immense et hétéroclite rassemblement de mécontentements souvent incompatibles entre eux, et pas toujours très glorieux dans leurs intentions. Le général Boulanger avait fédéré autour de lui des députés d’extrême gauche radicale qui se sont démarqués de Clémenceau et qui rêvent de réforme constitutionnelle ; des patrons de presse et des auteurs, dont Déroulède, soucieux d’installer une république plébiscitaire ; des bonapartistes, des monarchistes sensibles au discours anti-parlementaire, des socialistes révolutionnaires qui espéraient faire évoluer le mouvement vers une révolution sociale. Toutes ces attentes étaient bien entendu incompatibles, mais chacun, sans doute, s’estimait le plus à même de faire évoluer le boulangisme en faveur de ses intérêts. C’est la première grande « auberge espagnole » de l’histoire. Le parallèle avec le rassemblement qui s’opère autour d’Emmanuel Macron est frappant. Lui aussi fédère autour de lui des mécontents, aux ambitions contrariées et aux intérêts contradictoires. Quoi de commun, politiquement parlant, entre les députés socialistes qui ont soutenu François Hollande en 2012 et qui préfèrent garder leur siège avec les idées des autres que d’être battus avec les leurs, les centristes de l’UDI (finalement les plus cohérents, idéologiquement, avec Emmanuel Macron et sa doctrine libérale), les déçus de la défaite d’Alain Juppé à la primaire de la droite, l’ancien directeur de campagne de Bruno Le Maire, ou encore des élus du Front national qui estiment sans doute que les chances statistiques d’Emmanuel Macron sont plus élevées que celles de Marine Le Pen ?[ii] Il y a sans doute beaucoup plus de calcul politicien que de conviction politique dans tous ces ralliements. On comprend dès lors pourquoi Emmanuel Macron tarde tant à clarifier son programme et à annoncer les grandes lignes qui présideront à son action. Dès qu’il le fera, dès qu’il sortira de l’ambigüité, il fera des déçus, il créera des ressentiments. Même chose lorsqu’il s’agira de procéder aux désignations des candidats pour les élections législatives. Là aussi, dans beaucoup de circonscriptions, il y a beaucoup à parier que des tensions apparaitront lorsqu’un impétrant ex-socialiste ou ex-LR sera choisi au détriment d’un autre, ex-LR ou ex-socialiste.

               Pareille aventure, pareille auberge espagnole, pareille fédération de mécontentements hétéroclites s’est déjà produite dans l’histoire récente de la gauche. C’était en 2002 à l’initiative de Jean-Pierre Chevènement. Comme Emmanuel Macron avec le libéralisme et la modernisation de la France, comme Georges Boulanger et la revanche sur l’Allemagne, lui aussi avait placé un intérêt supérieur au-dessus des appareils et des partis traditionnels : la défense de la République. Ce mouvement a beaucoup intéressé, à l’époque, l’aile gauche du Parti socialiste. Il a de fait très largement dépassé le cadre partisan de départ (le MRC, Mouvement Républicain et Citoyen), pour attirer des gens qui ne s’étaient jusque-là jamais engagés en politique, mais aussi des « républicains de l’autre rive » pour reprendre l’expression consacrée à l’époque, essentiellement des proches de Charles Pasqua et de Philippe de Villiers. Mais voilà, « l’autre rive » était extrêmement large. L’agrégation des mécontentements est allée jusqu’aux monarchistes (qui « en l’absence de l’héritier », entendaient « préserver l’héritage »), et à des électeurs et proches du Front national. Les tensions internes étaient trop fortes, les incompatibilités idéologiques trop irréductibles. Même le substrat commun, la défense de la République, ne suffisait plus à tenir l’ensemble, tant la définition de la République par les uns et les autres était contradictoire. Pour ne pas avoir su fédérer la gauche avant de fédérer les français, pour ne pas avoir compris le besoin de clarté politique de l’électorat, le chevènementisme fut un échec cuisant. Le mouvement s’est abîmé dans la dilution de toutes les aigreurs nationalistes et patriotiques (essentiellement, aussi, anti-européennes) du moment, beaucoup de ses cadres sont retournés au Parti socialiste, d’autres sont partis vers le Front national. En bref, chacun est rentré chez soi, là où les électeurs l’attendaient. Aujourd’hui, le « macronisme », sur une toute autre base idéologique, reproduit ce schéma. En version plus nettement populiste. Emmanuel Macron entend fédérer les mécontentements contre le système supposé « bloqué », contre les freins aux transformations de la société (entendre par là les pesanteurs « corporatistes » et syndicales). Mais au-delà, qu’est-ce qui unit tous ces ralliés ? Il sera intéressant, lors d’un prochain billet de blog peut-être, de se pencher sur la question du « ciment » du macronisme, de son identité politique et idéologique, aujourd’hui bien mystérieuse.

 

 

               Ni dans l’idéologie (il n’est pas nationaliste), ni dans la perception du temps (il n’est pas conservateur et moins encore réactionnaire), Emmanuel Macron n’est évidemment comparable au général Boulanger. Mais la tactique politique, l’imposture du positionnement hors système par des gens qui au contraire incarnent le pouvoir, et surtout l’invraisemblable (et intenable) auberge espagnole des ralliements, tout, dans la démarche de l’ancien ministre de l’économie, fait penser à l’aventure boulangiste, dont jusqu’à présent, le seul héritier était, d’une certaine façon, le Front national (c’est d’ailleurs l’aspect positif du macronisme, il peut apparaître, si les autres partis s’effondrent, comme un efficace recours contre le parti d’extrême-droite). Tout également fait penser à l’aventure chevènementiste. Deux hommes qui échouèrent, chacun en leur temps, à transformer leur initiative en victoire. Emmanuel Macron y parviendra peut-être, s’il arrive à tenir l’équilibre, chaque jour plus périlleux, entre sa gauche et sa droite. Mais une fois au pouvoir, que fera-t-il ? Personne ne le sait vraiment. Une chose est sûre, gouverner avec un tel assemblage hétéroclite ne semble voué qu’à créer des ressentiments, des sentiments de trahison et des indisciplines parlementaires. Dernier avatar en date du boulangisme, Emmanuel Macron pourrait bien aussi, s’il accède à l’Elysée, devenir le premier président dont le mandat entier aura été placé sous le sceau de la fronde parlementaire.



[i] Michel Winock, Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, Paris, Le Seuil, Coll. Points Histoire n° 131, 1990, pages 301,302.

[ii] Voir l’exemple de Damien Guttierez, ancien élu Frontiste qui a souhaité rejoindre Emmanuel Macron à la Seyne sur Mer, dans le Var : https://www.facebook.com/legislativesvar2017/photos/a.286825624772476.70183.272630309525341/1225633077558388/?type=3&theater